Exposition Jean Lain & Katia Grenier
Date : du 27 Octobre 2017 au 10 Decembre 2017
Thème : Exposition, Résidence

Artistes plasticiens en résidence // Création in situ

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https://chantdespistes.org/katia-grenier/

Katia GRENIER

née en 1970 à Sherbrooke (Québec)
vit et travaille (depuis 12 ans) à Cap-aux-Meules (Iles de la Madeleine, Québec)
« Les mythes aborigènes de la création parlent d’êtres totémiques qui avaient parcouru tout le continent au Temps du Rêve. Et c’est en chantant le nom de tout ce qu’ils avaient croisé en chemin – oiseaux, animaux, plantes, rochers, trous d’eau – qu’ils avaient fait venir le monde à l’existence. »  Bruce Chatwin (Le chant des pistes)
L’exploration de « l’espace sauvage », comme elle dit, paraît ancré dans la psyché de Katia Grenier bien avant qu’elle ne l’exprime dans son oeuvre plastique. Est-ce un hasard si l’artiste québécoise, née dans une petite ville proche de Montréal qui vit en partie de son industrie textile (l’artiste exploitera d’ailleurs toutes sortes de fibres tissées) choisit de faire ses études d’art à Chicoutimi, ville beaucoup plus au nord, au-delà de laquelle c’est la « toundra » et la forêt boréale ! et qui, comme si elle répondait à « l’appel de l’aventure », s’installe, nouvelle étape de son parcours, dans une île de la Madeleine perdue au milieu de l’énorme golfe du Saint-Laurent ? Elle qui s’était nourrie, superficiellement avoue-t-elle, des légendes continentales des Amérindiens du Canada, est confrontée à l’histoire – douloureuse – des Acadiens dont certains sont venus peupler ces mêmes îles après avoir été chassés de leurs territoires, devenus Nouvelle Ecosse depuis la fin du XVIIIè siècle. Des îles où les dunes et autres buttes sont les seules saillies émergeant d’un espace dédié à la pêche.
Dans sa démarche de plasticienne, qui l’amène à se détacher d’une approche trop « scientifique » de l’histoire elle s’interroge logiquement sur les liens qui relient « l’espace sauvage » qu’elle a appris à aimer et « l’espace civilisé » qui lui permet de se ressourcer deux fois par an. Sur les traces de Joseph Campbell, qui a voulu montrer dans ses livres l’importance d’un mythe unificateur dans la construction des sociétés, elle renoue avec les vieilles légendes rapportées dans les récits de voyage ou de fiction, la poésie et les rêves d’enfance, en les confrontant aux dernières données de l’Histoire et de la Science. Il s’agit de marcher les yeux grands ouverts pour « se lancer éveillée dans un grand rêve », comme le voulait Bruce Chatwin, cet autre grand écrivain voyageur qui la transporte dans ses récits. Observer, cueillir pour réécrire une histoire, pour donner du sens à un ensemble hétéroclite, créer, comme Alice, sa propre cosmogonie… Avec patience, avec passion, elle explore, à plus petite échelle, les lieux où elle va  intervenir, liant autant  qu’il est possible les fruits de la nature et les produits de l’industrie humaine, démêlant leurs imbrications, persuadée que c’est entre ces deux pôles que peut se poursuivre la recherche de son moi intime.
Ses études à Chicoutimi, de caractère interdisciplinaire – théâtre, écriture, mise en scène, interprétation qui complètent sa formation plastique – l’amènent à utiliser son propre corps comme matériau libre et vivant, et, dans des séquences variables proches de l’exhibition ou de la « performance », elle peut intervenir au milieu d’une installation, moins comme une présence parasitaire que tel un chaman ordonnateur qui disparaît pour renaître dans le regard des spectateurs. Seule la photo de la scène première sera un témoignage de vie de cette création éphémère.
Dans sa pratique on utilise ce qui est là, ce qui s’offre ou qui est donné et ce qui vit autour. Elle développe alors une parodie de communication qui peut mettre en scène un lièvre géant fait en chiffons, humanisé par ses immenses « mains », allégorie protectrice plutôt que proie, dans lequel se lovent deux personnages à la nuit tombée dans quelque coin perdu de la dune.  Dans ce registre elle traîne une courtepointe de plusieurs mètres dans la neige et autres lieux…ou encore, dans une salle d’attente médicale, s’enveloppe d’une brassée de bois comme pour s’offrir la protection des esprits bienfaisants qui habitent ce matériau vivant. Ailleurs, dans une chapelle, elle dispose sur une fenêtre un « vitrail » fait de morceaux de tissus réunis à la façon d’un patchwork très coloré et éclairé par la lumière extérieure où des mains s’élèvent comme pour offrir un don à bout de bras, évoquant vaguement, en ce lieu, la silhouette de Rois mages… Il s’agit d’un élément du « Trousseau » (de mariée), thème d’une réflexion de l’artiste pour une série d’installations où elle met en avant les concepts de transmission et de solidarité. Si les mains, faites pour toucher, sont tournées vers les autres, les coeurs, touchés, reflètent la collision des humeurs : coeurs vides, coeurs brisés ou coeurs de rechange, ils sont capteurs de tous les sentiments intimes et font de quiconque, sauvage ou savant, un témoignage du même éternel humain.
Odile Crespy
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Jean LAIN
né en 1985, quelque part entre Nancy et Lisieux
vit et travaille entre Caen et Charleroi  (Belgique)
La légende veut que celui qu’on appelle Jean Lain eût le projet, enfant, de devenir un jour chef d’une entreprise de démolition… Beaucoup plus tard, reniant son état civil réel pour signer son parcours artistique sans rejeter toutefois la pluralité de ses facettes qui lui permettent de « multiplier les rôles », l’artiste construit sa nouvelle identité, détournant le projet du philosophe de « tenter de faire de sa vie une oeuvre d’art » pour : conquérir son identité par un projet artistique. Ainsi est né Jean Lain dont le prénom Jean, masculin en français, est féminin en anglais, langue qu’il utilise souvent dans ses titres. Nous adopterons la première version pour parler de lui ici. Dès 2009 ce sera sa signature alors qu’il est encore étudiant aux Beaux-Arts.
Déguisement, dédoublement, détournement, transfert ou trompe-l’oeil vont être exploités dans les travaux dont il refuse de donner au public les sources profondes qui les ont vus naître. Du design au signe et au symbole, le contexte et l’environnement dans lesquels se réalise l’oeuvre lui semblent un prétexte et un indicateur suffisants pour adopter (ou non) le mystère ou la marque Jean Lain, selon qu’on s’attache à la personne ou à l’oeuvre présentée. Ainsi avait-il créé une « machine à café » ambulante portant sa signature en grand – idée qu’il exploitera en stand mobile, étal de fête ou magasin – symbole d’accueil, d’échange et de communication.
Cette démarche paradoxale dans la recherche d’une personnalité à construire peut se retrouver dans la réalisation de ses installations : là aussi il exprime des traits de caractère contradictoires. A l’artisan talentueux et rompu aux différentes techniques de travail manuel, amoureux de l’architecture minimaliste et des formes géométriques simples s’oppose un poète de la fête populaire et de la fantaisie à laquelle il ne peut résister, comme sa « légende » le donne à penser, attiré par les lumières et les néons, les guirlandes, les gâteaux colorés et toutes formes de bling-bling qui, avec peu de choses peuvent enchanter un événement. Mais l’enchantement n’ayant qu’un temps, il pressent l’ambiance lourde des fins de fête  où les flons-flons masquaient des préoccupations ou des frustrations. Il assume ces sentiments contradictoires dans l’oeuvre intitulée 6 juin (2014) où il épargne par son tir de carabine le « coeur » gonflé à bloc qui se dresse devant lui et dessine joliment son tracé en décalé avec des éclats de plomb.
De résidence en résidence, il répond aux invitations venues de plusieurs régions et aux sollicitations du contexte local, prétexte nécessaire au déclic de sa créativité, développant tantôt l’une tantôt l’autre de ses principales facettes dans des installations éphémères réalisées dans des périodes relativement courtes. Des néons utilisés comme une graphie, soufflés sur les corps de bâtiment d’une abbaye jouent avec l’histoire du lieu soulignant un ornement ou effaçant une aspérité. Dans l’oeuvre intitulée Installe (2016), il « casse l’intérieur bourgeois » d’un appartement  aménagé dans un immeuble de style art-déco de Nancy par le transfert audacieux d’un carré de la cloison qui dégage la structure en briques, tel un tableau contemporain : il laisse la partie détachée glisser doucement vers le sol puis il dispose une vitre devant ce nouveau volume, lui conférant le statut de sculpture… Autre façon de jouer avec le regard du spectateur l’idée de surmonter le toit d’un immeuble, si austère qu’on n’en remarquait plus la beauté, par une main de néon, équipée d’un détecteur de mouvement pour l’animer (Open  Your eyes, 2015). L’installation Cotillon, oeuvre elle aussi éphémère était située sur un parcours environnemental : sur les photos qui en ont gardé la trace qu’est-ce qui permet de voir si la « balle » qui trace un sillon large et profond dans ce champ est une boulette soufflée par une sarbacane, une balle de golf qui détériore un green, ou, plus grave lorsque la photo fait apparaître les maisons qui sont au bout de son parcours, un boulet de canon ou une météorite : il s’agit en fait d’une grosse boule faite en briques… L’oeuvre réalisée récemment dans un jardin public de Valognes, Rustine (2017) est destinée à durer et montre, cette fois, un travail de résilience : l’artiste « rétablit » la partie manquante d’une arcade de porte monumentale en ruines mais conservée. Cependant il n’utilise aucune supercherie pour lui rendre son aspect premier; au contraire, il retrouve la forme au niveau minimal brut qu’il réalise en bois peint en blanc, clin d’oeil au « white cube » muséal et permet au spectateur d’imaginer l’ensemble oublié.  Enfin, pour finir ce tour d’horizon, comme tous les artistes, Jean Lain s’est entraîné à « copier » des artistes reconnus pour acquérir ou mieux comprendre leur medium. Le dessein de Jean Lain est un peu différent lorsqu’il « s’empare » d’une colonne de Daniel Buren pour la placer dans une de ses installations (Nouvel arrivage, 2013). Il revendique, en effet, faire oeuvre de créateur en se l’appropriant complètement : celle de Buren était un élément d’un ensemble réalisé en granite de marbre blanc et noir, la sienne est réalisée dans du matériau low cost acheté chez Ikea (Jean Lain dit Pikea !); les premières sont un ornement des jardins du Palais Royal, celle de l’artiste est l’élément « fort » d’un ensemble d’éléments modestes placés dans une salle de fête, les dimensions sont différentes comme les échelles de réalisation…Par là, Jean Lain sait bien que son entreprise de démolition tend aussi à désacraliser l’art…
L’artiste aujourd’hui, un rien désenchanté, paraît se remettre en cause. Ces oeuvres éphémères qui ont toutes un intérêt spécifique forment-elles un ensemble cohérent ? En d’autres termes, qu’il n’a pas prononcés, la réalisation d’une oeuvre pérenne  ou d’un ensemble dans un lieu choisi n’offrirait-elle pas un socle pour initier une démarche nouvelle ?
Odile Crespy

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